Didd

Mémoires et bricolages salés et iodés

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8 juillet, 2007

TALLINN

Classé dans : textes personnels — didd @ 23:19

Des drôles de bruits m’enlèvent à mon sommeil.

Des bruits de déchirement, de craquements lugubres, presque d’explosions.

Le navire vibre, mais je réalise assez vite, dans la soirée c’était le sujet de discussion principal : on vient de rentrer dans la banquise.

Hier déjà, on naviguait dans la zouzouille, cette petite glace fine, qui progressivement recouvre la surface, et en s’épaississant atténue la houle et nivelle la mer.

Je sors machinalement de ma cabine, première porte sur ma droite et j’ai l’impression d’entrer dans une chambre froide, réveil complet, je me retrouve en pyjama dehors sur la dunette par moins 20 degrés, juste un regard rapide par-dessus la lisse, je ne vois rien dans la nuit noire sinon un semblant de couleur plus claire au niveau de la mer, par contre le bruit a gagné en décibels. Vite retour au chaud dans la bannette, impossible de se rendormir, mais quel plaisir.

Dès les premières lueurs matinales aux environs de 10 heures, je sors pour regarder le spectacle. Notre minéralier, un monstre d’acier de 27 mille tonnes, 180 mètres de long, peine à se frayer un passage dans cette banquise.

C’est peut-être dû au jour mais les bruits paraissent plus atténués, plus feutrés. On ne navigue plus en mer, une impression de labourer un champ, ça paraît même irréel, je n’avais vu cela qu’en photo sur les livres.

Un gros craquement, l’étrave déchire la glace, ouvre une énorme fente, des grosses plaques montent les unes sur les autres et explosent en morceaux. Broyage et frottements énormes le long de la carène, les blocs de glace prennent une couleur rouge, comme si elle perdait du sang. On laisse dans notre sillage fait de brisures et morceaux  rougeâtres  une bonne partie de notre peinture de coque anti-fouling.

Le paysage est magnifique, pas du tout monotone, il y a beaucoup de variations de bleu ciel dans le blanc de cette banquise, la visibilité reste très moyenne, et le temps relativement gris et très froid, mais les percées de soleil sont sublimes.

On navigue dans
la Baltique vers le port Russe de Tallinn pour charger du charbon. Notre vitesse à énormément chuté, les 12 000 chevaux de propulsion de la machine  sont mis à rude épreuve. La nature sera la plus forte, la banquise devient trop épaisse et la lutte vite inégale, impossible.

Le moteur est stoppé, le vireur est embrayé : il va faire tourner doucement l’hélice pour que la glace ne l’emprisonne pas. Dehors le silence règne en maître. Tout est devenu immobile, figé, emprisonné par la glace qui s’est déjà reformée autour de nous. La nuit à venir s’annonce plus douce et moins bruyante..

Les Russes nous ont amené un brise-glace, un de leurs monstrueux bulldozers à broyer la banquise, ici ce n’est pas par solidarité envers les gens de mer, c’est tout simplement vital, et ça fait partie du contrat.

Il vient par notre arrière puis nous longe lentement, c’est presque un round d’observation.

La manœuvre est rondement menée, il est maintenant sur notre avant et nous ouvre la route,

Le moteur principal est remis en route et après quelques tentatives infructueuses, la banquise nous libère.
 

Il est midi, le soleil reste bas et ses rayons dessinent une ombre sur la banquise, c’est la terre  de la mère patrie.

Deux autres petits cargos suivent dans notre sillage, ils ont été récupérés sur la route.

Moi, et les autres mécaniciens nous ne voyons plus beaucoup le jour, juste 1heure pendant le déjeuner.

C’est notre première nuit sur rade, de la passerelle, on distingue bien les lumières.

A Tallinn le port militaire est plus important que le port de commerce, un simple terre plein les sépare et, aux jumelles, on voit bien l’activité au niveau du quai à charbon.

Il y a un drôle de phare au bout de la digue, il n’y a pas vraiment d’éclats, il n’a pas de période, et son faisceau semble fouiller la banquise.

Un lieutenant m’explique qu’en théorie c’est à cause du port militaire, mais en réalité c’est pour dissuader les dissidents de quitter le pays. D’ailleurs, pendant les périodes d’eaux libres, il est éteint. En fait c’est un gros projecteur, et à coté, il y aurait un blockhaus avec mitrailleuse.

On restera une douzaine de jours sur cette rade. Le froid est intense, mais dans le bateau il fait bon, et ce n’est pas une vie désagréable. Chaque midi, je profite pour monter à la passerelle revoir toujours la même chose, mais c’est tellement déroutant.  On a l’impression d’habiter une vallée, un peu isolée de la ville qu’on aperçoit dans le lointain, la mer, on ne sait plus trop bien ce que c’est, tout est devenu statique, en plus on a des voisins, on ne fait plus du commerce mais de l’exploration, et quelque part j’aimerais aller jouer aux Scott et Perry sur la banquise, mais le commandant est formel : c’est non, niet.

Notre tour est arrivé, on rentre au port. Le quai n’est pas bien grand, on occupe presque toute la place,  un petit cargo de plus et c’est plein. Les grues ont commencé  leur travail de chargement. Elles prennent le charbon directement aux crabots dans des wagons. Le rendement est nul, l’escale va durer.

Derrière on aperçoit les étraves impressionnantes des navires de guerre, c’est tout gris, un quai à charbon, ce n’est jamais bien propre, mais ici la neige et le froid, heureusement, embellissent un peu. Dans le port, ce n’est qu’un amas de glace broyée et sale, la seule touche de couleur vive reste quelques étoiles rouges dans le port militaire.

L’ambiance est pesante, voire inquiétante, je regrette déjà la rade.

Depuis tout de suite des militaires sont venus garder le navire, un à la coupée à l’arrière, un autre au milieu, et un à l’avant. Gros manteau gris vert tombant sur les bottes, toque et Kalachnikov.
C’est sûr, on ne viendra pas nous voler, on attend tous la visite d’une commission de contrôle pour les vérifications d’usage, c’est pareil dans tous les ports, sauf qu’ici ça peu se passer à 3 heures du matin.

Et arrive le  jour ou on peut aller faire un tour à terre.

J’emprunte des bottes fourrées et une grosse veste de quart à la passerelle

Ambiance « on met tout en double », deux paires de chaussettes deux pulls et deux pantalons,

et le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux.

Dehors ça caille, moins vingt-cinq  trente, avec mille précautions on descend l’échelle de coupée, tout est gelé.

Le garde de faction à la coupée récupère nos fascicules (passeport maritime), passe un temps fou a vérifier que nos bobines et nos photos se ressemblent. Vaut mieux pas avoir laissé pousser sa barbe…Enfin il nous remet trois passes, avec tampons. Je ne peux m’empêcher de l’observer, on est en 1976 c’est l’année de mes dix huit ans, lui et moi, on doit avoir le même age, le teint pâle et à moitié mort de froid il a sans doute passé la nuit dehors, je me trouve de la chance d’être né en France.

Le contrôle a bien duré un quart d’heure pour nous trois, On s’avance vers le fond du port, vers un autre garde à 300 mètres qui a été témoin obligé du bon déroulement de la scène,

On subit notre deuxième contrôle, nos passes sont récupérés, les numéros sont relevés, d’autres tampons sont mis. Avant d’arriver en ville on en subira encore plusieurs. Ils ont tous la même particularité, chaque poste contrôle aussi son voisin de visu.

Tallinn n’est pas accueillante. La ville est triste il y a très peu de magasins, aucune enseigne, pas de devanture, encore moins d’illumination, pas de bistrots.

Les rares commerces ressemblent à des dépôts mal achalandés, les présentoirs sont faits avec des caisses de bois.

La circulation est faible, peu de voitures, quelques trolleys électriques qui font un boucan  inimaginable quand ils freinent.

Le silence dans la ville reste impressionnant,  on entend les bruits de bottes qui martèlent la neige et le froid, les gens marchent, ils ne s’arrêtent pas, il y a personne sur les bancs publics, il n’y a pas de bancs publics.

On croise une patrouille, police milice ou militaire ? 

Un matelot me fait la remarque, on dirait une ville sous l’occupation.

On ressent tous quelque part une impression de suivi.

Sur un square, il y a le genre de statue qui va bien…un vieux tank sur un socle de béton et des inscriptions sans doute à la gloire de la mère patrie.

Avec les gens, impossible de communiquer, il y a le barrage de la langue, et en plus ils sont fuyants.
On passe devant des panneaux, ici les « gens bien », sans doute les politiques du pays, ont leurs portraits  affichés, visiblement il n’y a pas beaucoup de « gens bien » parce que ce sont partout les mêmes têtes

Impossible de prendre une seule photo, les appareils sont évidemment interdits.

D’un commun accord, on décide de regagner le canot, c’est sûrement ce qu’il y a de mieux ici.

Sur le chemin du retour prés du port, j’ai vu la misère : une vielle dame gratte la neige avec une pelle usée et sans manche, pour récupérer un peu de charbon, enfin de la poussière…

C’est la troménie des postes de gardes qui recommence, on a l’impression qu’ils sont encore plus chiants, d’autant plus qu’on a tous envie de se retrouver au chaud.
Je vois au fond du port, figé dans la glace, un vieux trois mats, il paraît en état, et son pont est exempt de neige, signe d’un certain entretien. Il est désarmé, mais reste magnifique. Qu’est ce qu’il fabrique dans un endroit pareil ? Mes collègues sont déjà rentrés. Ça caille de trop, je rejoins le navire, le militaire de faction à la coupée, après les vérifications d’usage, me rend mon fascicule et prononce un unique mot, « cigarette ». J’essaye par signes de lui faire comprendre que je monte à bord lui récupérer un paquet, le temps de monter et de descendre : je revois encore le non de tête qu’il me fait, et son regard qui voulait dire oui, j’insiste, il me montre l’échelle de coupée et me fait signe de remonter à bord. Ses camarades d’à côté ont observé la scène, ils sont là pour cela…. De retour sur la dunette, je l’observe, combien de temps il va rester là dans ce froid ? Nos regards se cherchent et se trouvent, il hausse les épaules c’est la seule possibilité qu’il a de me remercier de rien du tout. Quel pays à la con ! Il doit penser la même chose.

Tallinn est déjà loin,
la Russie ou l’Estonie, je ne fais pas trop la différence. On vient de retrouver
la France, ce soir on sera à Rouen, les rives de
la Seine défilent, c’est agréable de revoir les couleurs de la terre, le marron et surtout le vert, j’avais un peu oublié.

Ce soir on aura du courrier, depuis presque un mois on n’a pas de nouvelles, en Russie on est coupé du monde.

Les marins aiment bien l’escale de Rouen, certains peuvent retrouver leur famille. Moi je n’aime pas trop parce personne ne m’attend et que c’est
la France, et que si je navigue, c’est pour voir des horizons lointains. Une bonne nouvelle quand même : Il paraîtrait qu’on repartira vers le Congo…..

J’ai revu Tallinn au printemps, c’est encore plus moche, la neige camouflait bien la laideur et la misère.

J’ai revu Tallinn depuis, mais sur Internet, visiblement un port ferry a remplacé le port militaire, et l’activité charbonnière a diminué. La ville a gagné en couleurs et paraît beaucoup plus ouverte, agréable et accueillante, et tournée vers le tourisme…..

 laurentine1976atlantiquenord.jpg     

1976 – Laurentine, Atlantique Nord

photo personnelle, prise par beau temps en
retournant des grands lacs Américains.

 laurentinec.jpg

                    Photo récupérée du site U.I.M 

 

  sillages3.jpg

              Photo récupérée du site U.I.M.

4 juillet, 2007

Nanie sur l’eau

Classé dans : photos — didd @ 22:46

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