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Mémoires et bricolages salés et iodés

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23 janvier, 2011

LORIENT AUDIERNE EN KAYaK DE MER NORDKAPP 1990

Classé dans : photos et commentaires perso,souvenirs — didd @ 0:36

1er Mai 1990, les années ont passé trop vite, et elles nous ont fait oublier bien des choses. 
Mais certains souvenirs sont restés : Lorient Audierne en Kayak c’est sans doute une des plus belles navigations et surement la plus longue, je l’ai faite avec Didier. Didier Plouhinec, un ami, mon ami qui fait l’expédition Cap Nord, Cap Sizun en kayak et avec lequel j’ai beaucoup pagayé et partagé. 


Ce récit est la copie conforme de son blog.

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Trans-manche de la yole féminine en 1989

Mon nouveau Nordkapp s’appelle : Ajungilak. Ce nom groenlandais, qui est aussi emprunté par une marque norvégienne de sacs de couchage se traduit par «Parfait ». Je n’ai pas choisi ce nom au hasard, car avec les modifications que j’ai apportées à ce kayak, j’en attends pas moins que la perfection.

Arrivé à Plogoff le 31 mars, j’ai eu un mois pour terminer le travail : pose des lignes de vie et des filets, stratification d’une embase plate pour y coller le siège mousse Grand Confort commandé chez MACK Bretagne, réduction du cale-genoux qui était trop volumineux.Vers la fin du mois d’avril, avec Didier Cariou nous échafaudons le projet d’une très longue distance en préparation à la traversée de la Manche. Nous choisissons le premier Mai 1990 pour tenter de rallier Lorient à Audierne soit 63 milles et des poussières. En réalité nous sommes conscients qu’une Transmanche est dangereuse et que la réglementation nous impose un bateau accompagnateur. C’est une organisation compliquée que nous remettons à plus tard.

Pour l’instant tout ce qui nous intéresse c’est de savoir si on tiendrait la distance.

Ce 30 avril, Didier est rentré du travail en soirée et après le diner les kayaks sont sanglés sur les barres de galerie de mon fourgon WV Transporter que j’ai presque fini d’aménager en bivouac-car. Nous arrivons à Lorient vers 22H00.
Nous devons trouver un endroit assez calme pour nous reposer avant le départ, un endroit qui soit tout de même situé quelque-part dans la rade de Lorient pour ne pas tricher sur le lieu de départ. Nous stationnons au nouveau port de plaisance de Kernevel. Le temps de boire une infusion et de préparer les sacs de couchage et nous essayons de trouver le sommeil.
J’ai bien dit : » nous essayons de trouver le sommeil ».
Cette grande première nous garde dans un état de veille pendant de longues minutes voir des heures.
L’éclairage orangé des lampadaires ne favorise pas la chute dans les bras de Morphée, et en plus on crève de chaud.  Je traîne un rhume carabiné depuis plusieurs jours, je me sens fébrile. Jusque tard dans la nuit les voitures des noctambules viennent tourner au bout du quai, c’est un incessant va et vient sous des airs de musique disco, ponctué par le claquement systématique d’une plaque d’égout mal placée et surtout bancale. (NDLR : j’ai pu vérifier qu’elle faisait toujours du bruit cet été, 20 ans après) 
Quand enfin nous sombrons dans le sommeil réparateur il est déjà presque l’heure de se lever. Je crois avoir vu chaque heure ronde passer et le carillon de 3H45 est presque un soulagement.
Tout a été préparé la veille pour faciliter l’appareillage : les vêtements de mer sont à bord, le petit déjeuner est vite prêt. Cette petite heure avant la mise à l’eau nous trouve plongés dans les mêmes pensées : se forcer à manger malgré le manque d’appétit, ne rien oublier de charger à bord des kayaks. La navigation ne pose aucun problème particulier puisque nous allons suivre la côte.
Didier Cariou s’est occupé de la navigation en réalisant 7 calques de cartes marines. Sur chaque calque figure notre route avec les caps successifs et les distances ainsi que les amers, les balises. Toutes ces infos permettent instantanément de connaitre notre position, de savoir la route parcourue et ce qu’il reste à faire.


 

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Carte N°1

Seul le départ de nuit nous inquiète un peu. Il suffirait de croiser une patrouille de la gendarmerie maritime ou des affaires maritimes pour se retrouver en infraction. Vers 4H30 les kayaks sont débarqués.
Nous chargeons nos vêtements secs, nos vivres de mer et le matos sécurité, sans oublier les clés du véhicule qui doit rester là jusqu’au lendemain.
A ce matériel basique, nous rajoutons une tente pour deux, un réchaud et nous embarquons chacun notre sac de couchage au cas où. 
A 4H45 les deux Nordkapp prennent contact avec leur élément sur la petite plage devant la villa Margaret.
Le dernier geste avant d’embarquer consiste à enficher la prise de l’éclairage de compas.
Je sais que l’usage de cet accessoire sur nos kayaks nous place déjà dans une autre dimension.
Je sais aussi que Didier adore naviguer de nuit, et puis nous bravons un interdit, juste pour une petite heure avant le lever du jour.
4H45 : les deux kayaks s’éloignent de la petite pointe de Kernevel, les villas Margaret, Kerlilon et Kerozen, utilisées par le BdU de l’amiral Doenitz pendant la guerre disparaissent dans la pénombre. Seule la vigie de Port-Louis nous intéresse désormais. Nous espérons que les guetteurs soient bien fatigués pour échapper à leur vigilance lors du franchissement de la passe de Lorient.
Ouf, nous sommes dehors, nous longeons la plage de Port Maria. La promenade devant les bistrots, éclairée par des lampadaires est vide.  Nous ne parlons pas, alors je me souviens. Il y a quelques années je venais déguster des glaces ici avec mes copains du commando et les gonzesses, 24 ans, la belle vie ! Les lumières de Larmor- Plage s’estompent, nous poursuivons notre route vers l’ouest, les yeux rivés à la rose éclairée du compas. Un pêcheur côtier, intrigué par notre présence, nous fonce dessus à plusieurs reprises et nous mettons pas mal de temps à le semer. C’est un détail que j’avais complètement oublié mais qui avait « fait flipper » Didier, pour reprendre ses mots. Déjà les premières lueurs du jour donnent des teintes bleu nuit au tableau noir sur lequel nous avons tracé nos premiers milles. Je n’ai plus souvenir où le jour nous cueille, probablement du coté de la pointe du Talud, juste avant le port de Kerroch.
La première heure confirme déjà une bonne marche, nous passons au large de Fort Bloqué cap sur les falaises de Doelan. Chacun de nous est perdu dans ses pensées et c’est là, quelque-part, que je chavire. Ca réveille ! Je me retrouve dans l’eau sans avoir compris ce qui s’est passé. J’ai les sinus tellement chargé que j’ai l’impression d’avoir la tête trop lourde. J’en viens à me demander si je ne me suis pas endormi en pagayant…ou alors est-ce peut-être cette satanée pagaie croisée que j’ai préféré reprendre plutôt que la pagaie eskimo que j’utilise depuis septembre 88 ? Oui!, sûrement une fausse pelle, parce que je planais complètement .En quelques secondes je suis à bord, Didier m’a aidé à rembarquer après vidage du cockpit. C’est tellement plus rapide que d’utiliser la pompe de cale, qu’il ne faut pas s’en priver si on a un coéquipier à proximité. Je suis trempé pour les 15 prochaines heures de navigation qu’il nous reste. Quelques temps après je chavire à nouveau, mais là Didier me rappelle que j’ai pu eskimoter. 

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 Levé de soleil au Poul-Du

Je n’ai plus aucun souvenir du passage devant Port Manech et la pointe de Trévignon. Je sais que nous marquons une pause de 3minutes chaque heure pour nous alimenter, boire et uriner. J’ai amarré une boite en plastique (pot de colle à bois Sader) dans mon cockpit, elle remplit parfaitement son rôle de WC. 
Vers midi nous sommes en approche de la baie de Bénodet et je me rappelle très bien que nous mangeons notre repas principal devant la plage de Mousterlin. Nous ne sommes qu’à quelques mètres du bord, dans une eau d’une transparence tropicale. Il y a interdiction formelle de débarquer sans quoi notre longue traversée serait invalidée. Je ne sais plus ce que j’ai mangé ce jour-là, probablement une salade de riz après une soupe chaude. C’est l’époque où nous commençons à manger chaud en mer.
La Thermos inox d’eau bouillante est placée dans le cale-genoux.
La Royco minute soupe précède le bolino ou l’encas Knorr. C’est le genre de bouffe infecte à terre qui devient un délice en mer, tout simplement parce qu’elle est chaude. Je me rappelle qu’aux commandos, en hiver sur le terrain, on plaçait le sachet d’encas Knorr tout chaud, contre notre bas- ventre et les mains par dessus, le temps de la réhydratation de l’aliment. C’était coup double : chaud dehors puis chaud dedans ! Le repas ne nous prit que 20minutes, ça je m’en souviens bien. Il s’en suit alors une navigation monotone, interminable, qui semble durer toute l’après midi, le long du Pays Bigouden : Loctudy, Lesconil, Guilvinec, Kérity puis enfin la pointe de Penmarch. Il y a déjà un bon moment que nous avons en ligne de mire ce i majuscule dressé dans le ciel.
Le passage de la pointe de Penmarch est un moment important pour nous. Ce phare c’est notre ultime marque de parcours avant de tirer une dernière ligne droite en baie d’Audierne. Didier le souligne aussi, nous avons eu du mal à franchir cette pointe non pas que c’était difficile mais très long. Je ne me souviens pas que nous ayons vraiment calculé le courant car sur une estimation maximale de 18 H00 de route il change 3 fois de direction.
Une pause un peu plus longue ponctue notre arrivée à Penmarc’h, à basse mer. Nous devons contourner la pointe très au large dans un dédale de récifs.  Plus ou moins bien abrités par les roches situées à l’ouest du petit port de Saint Pierre, nous prenons le temps d’un « quatre heures », en vrai il est déjà 5 heures bien sonné. Le thé au miel, chaud à 4h00 du mat, a déjà refroidi pendant douze heures, douze heures aussi que Didier n’a pas levé les fesses ; moi j’ai eu droit au bain de siège entre temps, mais je macère depuis.
Finalement le rinçage involontaire des sinus m’a soulagé, je me sens mieux douze heures après qu’à l’appareillage. Et le pull Helly Hansen a séché. C’est encore Didier qui me rafraichit la mémoire en me précisant qu’à Penmarc’h nous avons pris une potion magique qui nous avait été fournie par le Centre de Cure Marine de Douarnenez-Tréboul. Une boisson de l’effort, bien différente du Polydiet et du Nutrigil que j’avais ingurgité dans les premiers mois de l’expé Cap Nord pour faire face à une grand déperdition de calories (froid et effort physique intense)
Contrairement à ce qu’on pourrait penser les trois dernières heures ont passé très vite. Ce ravitaillement nous a requinqués physiquement et moralement. Sans nous concerter nous avons accéléré l’allure, peut-être parce là bas tout au fond de la baie miroite le point de mire : Audierne.
La baie d’Audierne fait partie des endroits les plus ennuyeux pour naviguer en Bretagne, à égalité avec la portion de littoral comprise entre Gâvres et le début de la côte Sauvage de Quiberon. Dès la remise en route, nous nous écartons pour ne pas avoir à rectifier sans cesse le cap, pas de risque d’abordage, plus rien à se dire d’important, juste pagayer. Je garde un excellent souvenir de ce moment là. Chacun est dans son » trip » comme je l’évoquais dans un article récent et notre efficacité s’en trouve renforcée.
Plus le trajet est long et plus les heures paraissent courtes. Automatiquement à l’heure pleine nous nous rapprochons pour la pause de trois minutes. Les gourdes sont presque vides.
« Tu préfères un pruneau ou une boulette de pâted’amande ? » 
Un coup d’œil rapide sur le dernier plan de route carte, une estimation du temps qu’il reste à pagayer…».
Penhors par le travers, allez encore une bonne heure et demie, et plus qu’une pause ! » et nous voila repartis. Chacun retrouve le fil de sa pensée, chacun retrouve sa cadence et la petite musique intérieure que joue son palpitant.
 Audierne est en vue, pas le port lui même mais le phare de Raoulic qui marque l’entrée du chenal. Je ne pourrais pas dire pour qu’elle raison nous accostons au quai de Poulgoazec, près de la plage de Saint Julien plutôt qu’au quai coté Audierne. Peut-être parce que Anne est là avec l’appareil photo ? Etait-ce bien Anne au fait ? Ni l’un ni l’autre nous ne pouvons l’affirmer. Quelqu’un nous attendait, peu importe qui, nous sommes bien arrivé dans le port d’Audierne et trois photos souvenir immortalisent l’instant. Nous l’avons fait, sans vraiment de difficulté, juste un peu mal aux fesses . Didier rajoute que si nous avions visé l’anse du Loch en Plogoff nous y serions parvenus sans plus de problème, juste quelques milles de plus ! La fatigue se lit sur nos visages.
Nous débarquons à 20H57, nous venons de parcourir 117kilomètres en 16H07 soit 3,92 nœuds de moyenne sur la durée totale. En retirant les 39 minutes de pause, les 20 mn du déjeuner et le quart d’heure du goûter, ça fait 1H15 de moins : 117km en 14 H52 soit 892 mn.Ca donne 7,869 km/h c’est à dire 4,25 nœuds de moyenne. Belle perf pour la fête du travail, non ?

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Arrivée à Audierne après 16 heures de pagaie

Il n’y a jamais eu de Transmanche par la suite et je n’ai pas eu le moindre regret. Quelques années plus tard Kevin Mansell, président du club de kayak de Jersey m’a dit que j’avais eu raison de ne pas poursuivre un objectif aussi stupide. Son expérience personnelle de la traversée de la Manche sans escorte l’avait sérieusement marqué : une muraille d’acier qui défile soudain devant l’étrave, sortie du brouillard sans qu’il fût possible d’entendre la machine du pétrolier située près de 300m derrière ». Puis il ajouta «Ce jour là, nous aurions été 20 mètres plus en avant je ne serais pas là pour te raconter l’histoire ! »
L’avis de Didier Cariou est différent. Cette transmanche jamais tentée lui laisse un goût d »inachevé.Didier avait déjà l’expérience de la Traversée de la Manche qu’il avait organisé pour les filles de l’Aviron Cap Sizun en 1989. Il avait une vision différente de la mienne puisqu’ il avait escorté la yole sur le voilier d’assistance. Une simple phrase «maintenant c’est trop tard » dans son dernier message montre bien ses regrets de n’avoir pu mener à terme ce projet pour lequel nous nous étions entrainés.
Désolé pour les photos, j’ai photographié mon album à 14H00 et le manque de lumière est tel dans ma véranda, orienté plein sud, que les photos sont prises au flash.Ca donne une bonne idée de la grisaille de Cherbourg !
Rajout de photo et documents de Didier Cariou :
 -une photo de lui prise au large du Pouldu au lever du soleil
- le Plan de route N° 1
- Le tracé de la Transmanche réalisée par nos copines « Dames de nage » du Cap Sizun en 1989.

 

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